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07 octobre 2008

Les Ifnawas vivaient mieux du temps du colonialisme espagnol

Dossier : Sidi Ifni ou la ville maudite

source : l'économiste

Sidi Ifni, une décolonisation ratée

· Une population vieillie, appauvrie…

· Le poids trop lourd de l’armée


· Le piège des loyers à bon marché



Fin mai, la commune de Sidi Ifni lance un tirage au sort public pour recruter 8 balayeurs.

Elle reçoit 965 candidatures! C’est l’étincelle qui sortira la ville de sa torpeur...

Plus d’un mois durant, manifestations, affrontements et matraquage vont troubler ses paisibles ruelles.

Sans ces incidents, Sidi Ifni n’aurait peut-être jamais livrée sa face cachée.

Car à part la sardine, le miel, les figues de barbarie et le brouillard épais qui voile son littoral… Sidi Ifni se distingue par un destin boiteux!

Elle aurait fort probablement séduit Tariq Ibn Ziyad, légendaire commandant berbère et conquérant de la péninsule Ibérique.

Ifni, ancienne colonie espagnole, s’étale sur 9 km2 et nargue du haut de ses falaises les vagues de l’océan Atlantique.

A plus de 70 km au sud de Tiznit, la ville compte un peu plus de 20.000 habitants, selon le dernier recensement du Haut commissariat au Plan (HCP).

Cette cité, aux confins de la région Souss-Massa-Drâa, est quasiment prise en étau par la mer et l’Anti-Atlas.

L’humidité est tellement élevée (70%) que la plupart des télés de l’hôtel d’Aït Baâmran, où nous avions fait escale, ne sont jamais éteintes: l’air est si humide qu’il est difficile de redémarrer les postes.

Avant de devenir une base militaire espagnole, Ifni n’était qu’une petite bourgade de pêcheurs perdue.

Le 6 avril 1934, soit cinq ans avant la Deuxième Guerre mondiale, les Espagnols s’en emparent.

Sidi Ifni a un poids stratégique. Ses côtes qui se trouvent juste en face des îles Canaries sont un balcon sur l’une des voies maritimes les plus prisées de l’Atlantique

(voir encadré 1).

Trente-neuf ans plus tard, le Maroc récupère une ville avec, entre autres, un aéroport, un stade, un zoo, des routes… comme le montrent les photos d’époque.

Mais l’héritage colonial sera dilapidé. L’aéroport n’existe plus que sur la carte.

«Il est officiellement classé par l’ONDA, mais non opérationnel», selon l’Agence urbaine de Tiznit.

«L’un des premiers pacha de Sidi Ifni, Ahmed Sazek Dehman, laissait paître ses chameaux sur la pelouse du terrain de foot.

Quant aux gazelles, autruches… elles passeront l’une après l’autre à la broche», d’après plusieurs témoins.

Parmi eux, celui de Hassan Aznag, alias «Largo», archiviste attitré et mémoire vivante de Sidi Ifni.

Coiffeur de profession, ce quinquagénaire grand de taille et aux cheveux dégarnis, voue un culte enivrant pour sa ville natale.

Les guides de voyages, comme Lonely Planet ou Rave Guide, le citent et recommandent même la visite de son échoppe aux touristes.

Sa petite boutique est un vrai musée (voir photo). Les murs sont ornés de photos, posters et objets relatant l’âge d’or de Sidi Ifni…

Une époque où même la star américaine Elisabeth Taylor venait y passer quelques jours de détente.

Le colonel Mohammed Boughdadi a été, en janvier 1969, l’un des négociateurs du retrait espagnol.

«J’ai négocié la reprise des casernes de Sidi Ifni. Et de 1958 à 1963, j’étais le premier officier marocain chargé de commander la ville de Tarfaya», se rappelle-t-il.

Sur plus de 45 ans de carrière, ce haut gradé va passer plus d’un quart de siècle au sud du Royaume.

Une expérience qu’il va cristalliser en six ouvrages consacrés au Sahara. De Sidi Ifni, il garde le souvenir d’une ville coquette et animée.

«A l’époque, elle comptait 37.000 soldats rémunérés en monnaie espagnole, la pesetas».

Après leur départ, l’ex-colonie a d’un seul coup basculé, économiquement surtout.

«C’est faute de responsables à la hauteur que Sidi Ifni a sombré», tranche le colonel.

Omar Agoudal est le premier gouverneur de la province de Guelmim, de laquelle dépendait la ville d’Ifni.

«Comment voulez-vous que ça marche lorsqu’on sait que cet ancien membre de l’Armée de libération était un illettré?»

Un passage brusque, de l’espagnol au français, a désorienté administrés, écoliers…

Il fallait tout réapprendre à ses hispanophones. «On a confondu vitesse et précipitation», conclut Boughdadi.

Sidi Ifni, 2e ville du sud, après Tarfaya, à rejoindre le territoire marocain, en a gardé jusqu’à nos jours les séquelles.

C’est ce rapport singulier avec le temps qui tourmente les Ifnawis. Il se justifie: «Depuis son indépendance Ifni n’a eu droit qu’aux miettes… Ceci est valable aussi bien pour le budget du conseil provincial que pour les grands projets», s’indigne Abdellah Loutouli, président local du Parti de l’avant-garde socialiste.

Leur aigreur ne les empêche pas de cultiver une certaine dérision : «Ils demandent l’indépendance et réclament le statut de… province d’abord.

Ensuite, rallier les provinces du sud pour avoir au moins droit à leurs avantages».

Retraites des armées

Durant l’époque coloniale, Ifni était le chef-lieu de toute la zone sud.

Ces habitants digèrent mal la métamorphose administrative de leur ville. Elle est devenue, juste après avoir intégré le Maroc, une pauvre municipalité.

«Nous avons tout eu. Nous n’avons plus rien. Comment expliquer que des villes aussi récentes que Laâyoune, Goulmim ou Tiznit soient mieux loties?» s’interroge l’un des conseillers municipaux, Ahmed Lguezar.

De son vrai nom, Ahmed Meki Kabor, cet Ifnawi de père en fils, âgé de 50 ans, conserve toujours sa vieille carte de membre de l’Organisation de la jeunesse espagnole.

Preuve d’une vie hypothéquée entre passé et avenir. Quant au présent, il n’est pas toujours rose.

Une enquête réalisée en 2007 pour le compte de l’Office national de l’eau potable (ONEP) livre quelques indices.

Elle a ciblée 215 foyers, soit environ 5% de la population. Six personnes.

C’est la taille moyenne des ménages. Quant au chef de famille, son âge moyen dépasse les cinquante ans, dont 65% sont analphabètes et 37% sont au chômage.

Avec un revenu de 1.705 DH, la plupart des familles vivotent grâce à la retraite versée par l’armée espagnole ou marocaine.

Cette dernière verse mensuellement à ses vétérans, les plus gradés, quelque 900 DH.

«Les fins de mois sont plus que difficiles. L’euro, envoyé par des proches installés à l’étranger, colmate les brèches du budget familial», confient quelques habitants de «Diour Domaine».

Ses locataires, pour la plupart des familles de militaires, payent mensuellement entre 10, 20 à 30 DH.

Le comble, c’est que lorsque «les Domaines ont voulu leur vendre les maisons.

La majorité ne parvenait pas à débourser entre 7.500 à 52.000 DH! Ce qui les retient à Ifni, c’est le logement et rien d’autres», affirme Abdellah Boudrissi, d’origine rifaine, ce fils de sergent chef vit avec sa famille à Sidi Ifni depuis l’âge de 8 ans.

Boudrissi, installé actuellement à Tiznit, est devenu directeur d’une école primaire…». Il se qualifie de «rescapé».

La jeunesse (18-35 ans) d’Ifni est mortifiée par le désœuvrement et le chômage. «Les pères étaient souvent à la caserne.

Les mères, majoritairement analphabètes, s’occupaient des tâches ménagères, des enfants…», poursuit-il. Un classique en somme!

Le père de Abdellah Boudrissi faisait partie du 1er bataillon qui sera baptisé plus tard le 24-6e rime. Ancien vétéran de l’Armée de libération, il combattra les Espagnols puis les Israéliens lors de la guerre du Golan de 1973.

Boudrissi-père revient au bercail et porte les armes contre les séparatistes. Ce parcours a été partagé avec d’autres qui habitent toujours Sidi Ifni.

Une ville qui peut se vanter d’être un laboratoire ethnique où le nord et le sud fusionnent.

Rifains, Imazighens, Soussis, Sahraouis, Doukkalis se mélangent, se marient et ont des enfants.

S’il y a un endroit qui concentre cette alchimie, cette atmosphère… c’est bel et bien le Club des anciens combattants.

Plus connu sous le nom de «Club des officiers» ou «Club Deportivo», qui était un lieu d’animation pour les militaires espagnols (bar, restaurant, dancing).

Une époque lointaine: le tinto et la sangria ont cédé la place au thé à la menthe.

Dès l’entrée, le ton est donné : un long comptoir bariolé, des chaises et des tables en plastique, un écran plasma offert par l’association Los Amigos d’Ifni, deux posters, l’un du FC Barcelone et l’autre du Real Madrid, et surtout 13 photos en noir et blanc…

Alignés sur les murs du Club, ces clichés résument presque l’histoire urbaine d’Ifni.

Sur le premier, on distingue le caïd Hmidou, propriétaire de l’un des premiers cinémas de la ville, mais fermé depuis belle lurette, il pose avec des notables et des officiers espagnols.

Une lumière tamisée, un fond sonore de vieux tubes… et le tour est joué.

Bienvenu à Sidi Ifni des années 50... Le gérant du «Club des officiers», Ali Gouri, est une figure discrète et bienveillante des lieux.

Derrière le rideau bordeaux, qui divise la salle en deux, se trouve une porte.

Une malheureuse découverte. Le Club des officiers a été amputé et bradé à un entrepreneur immobilier.

Ses annexes sont devenues un hangar où l’on entasse des madriers.

L’hôpital de Sidi Ifni enfonce le clou! Implanté dans l’aile sud du quartier administratif, l’établissement édifié en 1963 par l’Espagne… et grâce en grande partie à une main-d’œuvre locale travailleuse, docile et bon marché.

Malgré deux rénovations, la dernière en 1994, l’hôpital préserve jalousement ses racines architecturales.

Manque de personnel!

Carrelage et mosaïque ornent ses allées; les couloirs sont peints en vert pistache et un jardin verdoyant est planté au cœur de l’hôpital.

Réticent au début, son médecin-chef, Mohammed Chafik, fini par nous permettre une visite éclair de l’établissement.

Nous sillonnerons les couloirs dépeuplés de l’hôpital sans s’attarder sur les détails (équipements, médicaments, budget…).

Pas de visite non plus aux chambres des patients.

L’établissement compte 44 lits, 17 infirmiers, 4 médecins généralistes, une pédiatre allemande bénévole et 4 services (pédiatrie, maternité, médecine générale et chirurgie).

«Une chirurgienne va d’ailleurs intégrer l’équipe en septembre», d’après le médecin-chef.

C’est surtout en ophtalmologie que la demande se fait le plus sentir. Cataracte et trachome se hissent en tête des pathologies les plus répandues dans la région.

Affecté depuis 9 mois à Sidi Ifni, sa déprime est visible.

«Il y a un manque patent de personnel. Depuis trois mois, je dois gérer aussi les services administratifs», affirme notre interlocuteur.

L’hôpital n’a ni administrateur, ni économe, ni chef de personnel.

«Je suis le capitaine d’un bateau sans GPS», souligne-t-il sans relâche.

De plus, Sidi Ifni est noyée depuis juin dans une sourde tension.

Les matraques des forces de l’ordre règnent sur la ville.

«Il fallait bien intervenir pour calmer les manifestants. En plus des débordements, le port a été bloqué pendant huit jours», commente une source autorisée.

Difficile d’esquiver le témoignage du responsable médical sur les événements qui ont fait vaciller Ifni.

«Le personnel de l’hôpital a reçu une alerte la veille de la descente des forces de sécurité».

Le 7 juin plus exactement. Suite à l’intervention musclée des autorités, le médecin-chef fait état de «blessés légers».

Ces mêmes déclarations aux médias «m’ont causé beaucoup d’ennuis».

Parents et victimes reprochent aux responsables d’avoir «maquillé» le diagnostic, interdit l’accès à l’hôpital et refusé la délivrance de certificat d’incapacité physique temporaire dépassant les 3 jours…

La délégation du ministère dément catégoriquement. Et précise qu’«il y a eu 35 blessés chez les forces de sécurité, 34 autres auprès des civils et pas de décès», d’après des déclarations figurant dans le rapport des 14 ONG sur les événements de Sidi Ifni.

Il regroupe l’association des barreaux du Maroc, l’Association marocaine des droits humains, l’Observatoire marocain des pénitenciers…

Ces événements reflètent une obsession, une quête… Sidi Ifni est à la recherche du temps perdu.

Refusé par l’INDH

LA plupart des associations arrivent difficilement à tenir le coup! «Dans les années 90, on avait droit à une subvention de 1.500 DH.

Elle est passée à 800 puis à 500 DH. De plus, les associations qui en profitent se comptent sur le bout des doigts», commente Abdellah Loutouli.

Cet enseignant de langue française est une figure de la vie associative de Sidi Ifni. Il est secrétaire générale de «Diaâ».

Cette association pour les handicapés, installée au rez-de-chaussée d’un immeuble, est située au cœur d’un quartier populaire.

Malgré la modique somme de 700 DH, celle-ci a du mal à payer le loyer mensuel.

De part son activité, l’association Diaâ est un ovni lorsqu’on sait que l’unique Maison des jeunes de Sidi Ifni, actuellement occupée par les forces de sécurité, compte un seul fonctionnaire… son directeur!

L’association offre à ses adhérents, non seulement des soins de rééducation mais aussi une instruction spécialisée.

«Quatre jeunes éducatrices travaillent à plein-temps… presque bénévolement», souligne Loutouli.

«Diaâ» est également une école: trois classes, bariolées de couleurs et de dessins, accueillent quotidiennement 27 élèves.

Ils sont soit des sourds-muets ou souffrent d’handicap mental et physique. Jouets, matériel de rééducation… sont entassés dans l’une des pièces.

Le local est trop petit. En 2007, l’association Diaâ a réalisé une enquête.

Ces chiffres donnent le tournis: Sidi Ifni, communes rurales et municipalités, comptabilise 5% d’infirmes!

«Les mariages consanguins y sont pour beaucoup». Les responsables de Diâa ont un rêve: «construire un vrai centre d’assistance».

Ils ont déjà un terrain. Mais le dossier a été, à deux reprises, rejeté par une commission de l’INDH. «Le dernier refus date du 27 mars 2008».

Chute démographique

«Dans les années 90, beaucoup de jeunes ont immigré clandestinement par barques…

Il faut compter 36 heures, à partir de Sidi Ifni, pour atteindre les côtes des îles Canaries», témoigne Béchir Zouitni, ex-capitaine de bateau.

L’apparition d’une forte immigration subsaharienne, à partir du littoral mauritanien, a estompé la traversé vers l’Eldorado espagnol.

Les chiffres du Haut commissariat au Plan relatent cette épopée migratoire.

De 1982 à 1994, Sidi Ifni vit un élan démographique sans précédent. Le rythme d’accroissement est de 1,67%. Une décennie plus tard, il est passé à 0,17%.

C’est un faible pourcentage par rapport à la moyenne nationale, soit 2,5%.

Ce recul s’explique par «une migration intensive vers l’étranger ou vers d’autres villes du Royaume», commente le HCP.

Les données recueillies auprès de l’état civil de la municipalité confirment: les naissances sont passées de 345 en 1995 à 281 en 2004.

Un brin d’histoire

L’histoire d’Ifni est celle d’une pêcherie revendiquée par les Espagnols surtout à partir de 1860.

A l’issue d’un conflit mettant aux prises l’Espagne et le Maroc, le traité de paix de Tétouan est signé.

«Dans son article 7, Madrid, en contrepartie de son retrait de Tétouan, aura droit à un point au sud.

Après 44 ans de négociation, un accord est trouvé. Ce point sud sera Sidi Ifni. Malgré l’accord du Sultan, la tribu d’Aït Baâmran s’oppose aux Espagnol aussi», souligne Mohammed Boughdadi.

Il est non seulement historien mais ce colonel retraité a été l’un des négociateurs du retrait espagnol de la ville d’Ifni, le 4 janvier 1969.

En arrachant ce point sud (Ifni), les Espagnols cherchent une revanche sur l’histoire.
La ville fantôme «Santa Cruz de mar pequina» (la sainte croix du bord de la mer) a été rasée des siècles auparavant par les tribus locales.

«Et ce sont les musulmans andalous chassés de l’Espagne catholique qui leur ont prêté main-forte.

Les chroniqueurs la situent entre Tarfaya et Oued Khnifis.

J’ai survolé à plusieurs reprises ses endroits mais en vain», commente le colonel Boughdadi.

«En 1912, les droits de l’Espagne étaient confirmés par un traité franco-espagnol qui accordait à Madrid un territoire limité, au nord par oued Boussedra depuis son embouchure, au sud par oued Noun et à l’est par une ligne de crêtes située à 25 km de la mer», selon l’historien Riser(1).

C’est seulement le 6 avril 1937 que, face à l’avancée des troupes françaises, les Espagnols décident de débarquer à Ifni.

En 1956, l’Armée de libération fixe son port de commandement à Bouizakarne.

Treize ans plus tard, Sidi Ifni est libérée.

(1) Un aperçu historique de la ville d’Ifni. Article de J. Riser publié dans: Encyclopédie berbère. Tome XXIV. Editions Edisud, 2001; pp. 3645-3648.

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